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Philippe Sionneau

Pharmacopée

Explication de l’utilisation de Shēng Shí Gāo 生石膏 (gypsum fibrosum)

10 min de lecture

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Par Nicolas Berger

Explication de l’utilisation de Shēng Shí Gāo 生石膏 (gypsum fibrosum)

Introduction

Shēng Shí Gāo 生石膏 (Gypsum Fibrosum) est un des remèdes incontournables de la pharmacopée chinoise. Pourtant, l’utilisation de ce minéral et les fonctions qui lui sont attribuées peuvent différer selon les prescripteurs. Je vous propose de découvrir, dans une traduction libre [1], les caractéristiques de l’utilisation de Shēng Shí Gāo selon le style des Jīng Fāng 经方, prescriptions classiques, de la lignée du docteur Hú Xī Shù (胡希恕) (1898-1984) clinicien hors norme et grand expert du Shāng Hán Zá Bìng Lùn 伤寒杂病论 (Traité des lésions du froid et des maladies diverses).

Traduction :

Le docteur Hú Xī Shù avait prescrit la formule Xiǎo Chái Hú Tāng 小柴胡汤 (Petite décoction de Chái hú (Radix Bupleuri) + Shēng Shí Gāo pour traiter un patient souffrant d’un gonflement lymphatique sous maxillaire. Un étudiant, qui n’avait pas compris cette modification, demanda : « Ce patient ne présente aucune soif pourquoi ajouter, ici, Shēng Shí Gāo ? ». Le docteur Hú Xī Shù qui était occupé à poursuivre ses consultations répondit brièvement : « Ici Shēng Shí Gāo n’est pas utilisé pour clarifier la chaleur, mais il a la fonction de résoudre ce qui est coagulé, (jiě níng 解凝).

Comment comprendre le sens de « résoudre ce qui est coagulé » ?

Il est malheureux que nous ne disposions d’aucune trace d’explication directe et plus approfondie du docteur Hú Xī Shù lui-même. Cependant, nous pouvons appréhender l’utilisation que faisait le Dr Hú, de Shēng Shí Gāo en nous fondant sur l’étude de ses cas cliniques.

En règle générale, pour les pathologies chroniques ou aiguës avec par exemple des douleurs de type inflammatoire (rougeur, douleurs, chaleur), gonflement des nodules lymphatiques, le Dr Hú ajoutait souvent Shēng Shí Gāo :

  1. Pour le traitement de parodontite aiguë, il utilisait la formule Xiǎo Chái Hú Tāng + Shēng Shí Gāo (posologie de deux à trois liáng 两[2]).
  2. Pour les amygdalites aiguës, il utilisait la formule Xiǎo Chái Hú Tāng + Shēng Shí Gāo + Pú Gōng Yīng 蒲公英 (Herba Cum Radice Taraxaci Mongolici) ?[3] + Jié Gěng 桔梗 (Radix Platycodi) [4] etc.
  3. Dans le cas de gonflements chroniques ou aigus des testicules, il utilisait Xiǎo Chái Hú Tāng + Shēng Shí Gāo + Chén pí 陳皮 (Pericarpium Citri Reticulatae)[5] + Shēng yǐ rén 生苡仁 (Semen Coicis Lacryma-jobi)[6]…

Pour toutes ces pathologies, il obtenait d’excellents résultats thérapeutiques.

Tous ces exemples illustrent ce que le Dr Hú entendait par « résoudre la coagulation ». Nous comprenons que la « coagulation » dont il s’agit est en réalité une stagnation induite par de la chaleur, plus précisément une nouure de la chaleur du yáng míng 阳明.

On retrouve chez les anciens une analyse comparable à cette utilisation de Shí gāo. Le docteur Zhāng Xí Chún 张锡纯[7] considérait que : « Shí Gāo à la fonction de clarifier la chaleur de la gorge ». Il utilisait Shí Gāo à une posologie de 2 à 4 liáng en comprenant « la zone sous maxillaire [comme étant] connectée à la nuque » et pour traiter les « amas et gonflements anormaux », par exemple les parotidites.

De manière générale, les douleurs ostéoarticulaires avec des restrictions de mouvement sont souvent considérées comme étant le fait d’une coagulation du froid avec une stagnation qì au niveau des muscles et des tendons entraînant leur atrophie. Zhāng Xí Chún, lui, considérait que ce type d’atteinte pouvait également provenir d’une chaleur du yáng míng. Il a spécifiquement commenté deux cas cliniques, qui illustrent cette utilisation :

« Un homme d’une soixantaine d’années, avec une raideur, contracture/spasmes des mains et des pieds a été traité avec l’utilisation de Shēng Shí Gāo à une posologie de huit liáng. Après un traitement de trois mois, il pouvait de nouveau se mouvoir ».

Un autre cas traité avec succès : « une femme, avec des crampes et une incapacité à mouvoir ses membres, était dans l’incapacité de sortir de son lit. La palpation du pouls a révélé que son affection relevait d’une chaleur du yáng míng. Chacune des prescriptions qu’elle reçut contenait Shēng Shí Gāo à une dose de quatre Jīn 斤 [8]dans le but de clarifier la chaleur yáng míng. »

Zhāng Xí Chún s’appuyait sur « le Běn jīng[9] [qui dit que] Shí Gāo traite les douleurs de l’abdomen ». Il avait ainsi traité avec succès une patiente atteinte de douleurs menstruelles et abdominales qui duraient depuis plus de trois ans.

À partir de ces exemples, il apparaît évident que les crampes et tensions [crampes/spasmes] des mains et des pieds, de la périphérie du corps, ainsi que les douleurs chroniques de l’abdomen ne sont pas [forcément] dues à une coagulation de froid, mais [dans certains cas] bien plutôt à une nouure de la chaleur que Shí Gāo permet de dissiper.

Le professeur Hú Xī Shù était en désaccord avec l’utilisation conventionnelle de Shí Gāo selon laquelle son utilisation serait conditionnée par la présence impérative des « 3 grands » : « grande chaleur, grande soif, grande transpiration ». Premièrement, le Shén Nóng Běn Cǎo Jīng 神农本草经 (La matière médicale de Shen Nong), ne fait aucune mention de cette indication. Deuxièmement aucune explication à ce sujet n’existe dans le Shāng Hán Lùn 伤寒论 (Traité des lésions du froid).

Le Shén Nóng Běn Cǎo Jīng dit au sujet de Shēng Shí Gāo : « Saveur piquante, légèrement froid. Indiqué pour l’attaque directe de vent avec froid et chaleur (c.-à-d. fièvre et frissons), l’inversion du qì sous le cœur, la frayeur, la dyspnée, la bouche sèche, la langue brûlée, incapacité à respirer, douleur et dureté dans l’abdomen, élimine les démons pervers [les pathologies du] post-partum et du sein, les blessures par armes blanches ».

Dans le Shāng hán lùn, les chapitres concernant l’utilisation de Shēng Shí Gāo, ne font jamais état de la « grande soif ». Lorsqu’il était question d’expliquer les utilisations de Bái hǔ tāng 白虎汤 et de Bái hǔ jiā rén shēn tāng 白虎加人參汤, le professeur Hú Xī Shù insistait tout particulièrement sur ce point.

Le paragraphe 26 du chapitre 2 du Jīn Guì Yào Lüè 金匱要略 (Précis du coffre d’or), dit que : « 太阳中热者, 暍是也。汗出恶寒,身热而渴,白虎加人参汤主之 : S'il y a atteinte par la chaleur sur tài yáng, il s'agit de l'insolation. Le patient transpire et il y a crainte du froid, chaleur du corps et soif, Bái Hǔ Jiā Rén Shēn Tāng 白虎加人参汤 (Décoction du tigre blanc avec Radix Panacis Ginseng) traite cela ». [10]

Le professeur Hú expliquait les choses ainsi : « La plupart des gens considèrent que cette prescription traite la soif en raison de la présence de Shí Gāo. Les matières médicales postérieures [au Běn jīng] considèrent ainsi que Shí Gāo traite la soif, mais ce type de conception est complètement erronée et ne correspond pas à l’idée originale du Shāng Hán Lùn.

Si l’on observe avec attention les chapitres correspondants à Bái Hǔ Tāng 白虎汤 (Décoction du tigre blanc), aucuns n’indiquent qu’il y ait présence de soif. C’est, à l’inverse, dans tous les chapitres qui décrivent [l’utilisation de] Bái Hǔ Jiā Rén Shēn Tāng, que le symptôme de la soif apparaît immanquablement. Ainsi, on comprend aisément que ce n’est pas Shí gāo qui traite la soif, mais bel et bien Rén shēn 人参 (Radix Panacis Ginseng).

L’estomac est la mer où se réunissent les liquides, la source des qì nourriciers et défensifs. Rén Shēn, tonifie le centre et enrichit le qì. C’est une plante qui traite l’assèchement des liquides et la soif. Concernant Shí Gāo, il est principalement indiqué pour dissiper la chaleur ainsi que pour traiter la langue et la bouche sèches.

Grâce à cette lecture, nous pouvons comprendre comment le professeur Hú Xī Shù utilisait Shí Gāo. Il le prescrivait principalement pour : dissiper la chaleur, pour les cas de bouche et langue sèches, les rougeurs, gonflements, chaleur, douleurs, les douleurs chroniques de spasmes/contracture des muscles de l’abdomen, la dysphorie du cœur avec transpiration… des indications ayant pour source le Shén Nóng Běn Cǎo Jīng.

Zhāng Xí Chún lui aussi se basait sur le Shāng Hán Lùn et le Shén Nóng Běn Cǎo Jīng et utilisait Shēng Shí Gāo pour les pathologies chroniques ou aiguës difficiles à traiter avec des résultats hors du commun.

Tous ces éléments nous permettent d’affirmer que le Shāng Hán Lùn et le Shén Nóng Běn Cǎo Jīng font partie d’un même système. C’est en s’appuyant sur les classiques et en se basant sur la réalité de la pratique clinique, que nous pouvons comprendre, sans le moindre doute, les fonctions de Shí Gāo 生石膏. 

Conclusion

J’ai choisi de présenter cet enseignement tiré de l’œuvre de Féng Shì Lún (冯世纶), en raison du rôle qu’il a joué dans ma compréhension de la nature de Shí Gāo. Avant d’étudier les Jīng Fāng, je considérais, moi aussi, Shí Gāo comme cette plante des 3 grands et je suppose que nombre d’entre nous partagent encore cette vision restrictive. Ainsi, combien de fois n’avons-nous pas pensé à Shí Gāo en raison de l’absence concomitante de ces 3 impératifs ? À l’inverse, combien de fois l’avons-nous prescrit dans l’espoir d’engendrer des liquides ? Avions-nous déjà entendu parler de l’action de Shí Gāo sur les « nouures » ?

Ces malentendus sur les capacités réelles de ce remède et de sa juste utilisation entravent nos potentiels thérapeutiques. Des freins, que nous pouvons ôter en suivant l’exemple et l’enseignement de véritables cliniciens.

Une autre raison, qui m’a poussée à sélectionner cet extrait, réside dans la nature même de la réflexion du docteur Féng Shì Lún (冯世纶). Celle-ci cristallise, selon moi, ce qui fait l’esprit des Jīng Fāng de la lignée du docteur Hú Xī Shù.

Car en dépit de son intérêt pédagogique, ce passage représente, ce que devrait être l’étude des Jīng Fāng, à un plus large degré, l’enseignement de la médecine chinoise. J’entends, un modèle d’éducation où les classiques tiennent une place centrale, à l’unique condition qu’ils soient étudiés dans l’optique d’une application clinique. En bref, tout ce que cette lignée incarne au travers de ses modèles d’instruction.

S’il nous est impossible d’espérer atteindre le niveau de formation, ou encore de pratique, de ces cliniciens, ayons la modestie de nous en inspirer, et nous, sinologues, d’en fournir l’accès. Il est de notre responsabilité, étudiants, praticiens et chercheurs de choisir nos modèles.

Nicolas Berger
22.02.2022
Hualien, Taiwan.

Notes

[1] Féng Shì Lún (冯世纶) (2013). Shēngshígāo jiěyí 生石膏解疑 dans, 经方专家 (pp.181-182). 中國中醫出

[2] Sous la dynastie Han, 1 liáng 两 = 15,625g.

[3] Produit de la classe qui clarifie la chaleur, élimine (résout) la toxicité (Qīngrè jiědú yào清熱解毒藥).

[4] Produit de la classe qui dissout les mucosités, arrête la toux, apaise la dyspnée (Huà tán zhǐké píng chuǎn yào化痰止咳平喘藥).

[5] Produit de la classe qui régularise le qì (Lǐ qì yào 理气药)

[6] Produit de la classe qui fait s’écouler l’urine et exsude l’humidité (Lìshuǐ shèn shī yào 利水渗湿药). Il se nomme aussi Yì Yǐ Rén 薏苡仁 (Semen Coicis Lacryma-jobi).

[7] (1860-1933) – Médecin et universitaire, fondateur du collège de médecine de Tiānjīn 天津

[8] Sous la dynastie Han, un Jīn = 250g.

[9] Le Shén Nóng Běn Cǎo Jīng 神农本草经 (La matière médicale de Shen Nong)

[10] Abel Gläser (2020)Shānghán lùn,Traité des blessures dues au Froid,Traduction p. 220 Editions de L'Institut Liang Shen de Médecine Chinoise

 

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