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Philippe Sionneau

Médecine chinoise : divers

À propos du ciel antérieur (xian tian 先天) et du ciel postérieur (hou tian 后天) – Partie 7

19 min de lecture

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Par Philippe Sionneau

Académie Supérieure de Médecine Chinoise

À propos du ciel antérieur (xian tian 先天) et du ciel postérieur (hou tian 后天) – Partie 7

Retour sur les deux cieux, l’état fœtal et la naissance

Par Robert Hawawini

Au cours des précédents opus, je me suis positionné d’une manière particulière vis-à-vis des deux cieux. Je considérais que le Ciel antérieur (xiantian) correspond au présent de la méditation, quand la conscience immobile « simplement observe » tout ce qui émerge du corps. Cette immobilité, celle du Feu empereur (junhuo), est pour moi le témoin dans le monde incarné de l’Esprit originel (yuanshen) assimilé au Ciel antérieur (xiantian).

Cependant, pour les taoïstes, il correspond à l’état précédant la naissance. Dans cet intervalle, le fœtus ne respire pas, bien que son corps dispose d’oxygène pour vivre. Il est dans la respiration du Ciel antérieur (xiantian), respiration-sans-respiration telle que décrite par Zhao Bichen. À la naissance, dès le premier mouvement du Souffle (qi), le petit d’homme passe dans la respiration duelle du Ciel postérieur (houtian).

On lit que le fœtus passe d’une respiration à une autre. Or, il ne s’agit pas que d’un passage « technique » : avant le monde des hommes, après celui-ci. Il s’agit là d’un bouleversement intérieur colossal. Va s’y jouer « le » refoulement fondamental qui conditionnera toutes nos pensées, toutes nos paroles et toutes nos actions jusqu’à notre mort physique. Imaginez-vous, quelques heures pour naître ; d’un côté, avant, 9 mois ; de l’autre, après, 80 ans - pour faire court -. Neuf mois, quelques heures, 80 ans… Non pas, je me transforme spontanément et tout est différent. Ceci est l’enseignement conditionné du Ciel postérieur (houtian). En réalité, sans travail, tout est pareil ; je ne me transforme donc pas ! Ceci est l’enseignement du Ciel antérieur (xiantian), la sagesse ordonnée de l’absolu. Son déni enferme les hommes dans l’absurdité désordonnée de leur folie qui croit à l’intelligence rationnelle.

J’ai écrit le résultat de mon expérience intérieure, il y a trois ans. Depuis, que d’eau a coulé sous les ponts, pardon que de Souffle (qi) a coulé sur mes illusions… C’est qu’on n’abaisse pas le Souffle (qi) sous le nombril pour connecter l’Esprit (shen) avec l’Essence (jing) sans casse. Je parle-là de la casse de mon ego. Un Fantôme (gui) s’en va, un Esprit (shen) s’en vient pour ouvrir à la vision pénétrante de soi et du monde puisqu’ils sont les mêmes.

Plus je m’ouvre, moins je peux parler. Quelle contradiction, n’est-il pas ? Pourtant, je n’utilise pas des mots incompréhensibles. Les mots du vocabulaire sont les mêmes pour tous. Leurs associations causent embarras. Alors, il faut accepter de vivre en retrait du monde, même dans la foule. Au milieu des autres, la solitude et le silence deviennent un peu plus des compagnons.

Ces deux positions du Ciel antérieur (xiantian) ne sont pas contradictoires. L’une, la mienne, est le produit d’une expérience présente, immédiate. Elle ne peut pas tricher puisqu’elle se vit au-delà du champ mental ; là où toute pensée, toute émotion, toute sensation a effacé son agitation stérile. Elle est actualisée par la Voie du Retour (guilu) dans l’intervalle fœtal. L’autre est issue du discours officiel taoïste. Reprise depuis des générations par les enseignants chinois et occidentaux, elle se donne à entendre dans un intervalle qui n’existe plus. Et c’est là, le problème. Elle est certes comprise à partir d’une expérience intérieure, on n’en doute pas avec les taoïstes. Mais elle est écoutée maintenant dans un champ mental, intellectualisé, rationnel, post-fœtal, découplé de toute profondeur.

Comment faire le lien ?

Je me souviens alors d’une phrase lue dans un texte indien. N’oublions pas que nous sommes en Orient où la vie et la mort sont des interfaces différentes d’une même réalité. Elles se succèdent – même cette expression est fausse, on le verra - avec des contenus différents en apparence. Le texte dit, en esprit évidemment, les mots exacts ne me reviennent pas : pour comprendre quelque chose de l’intervalle de la mort, il faut investir sa naissance ; ils sont les mêmes. Alors, que s’est-il passé pendant ces 80 ans ? À quoi ont servi les 9 mois précédents s’ils retournent au même point ? Déroutant !

Revenons au yinshen, terme intraduisible que nous laissons tel quel.

Rappelons d’abord que le yuanshen [Esprit originel] est invariable. Il ne connaît ni commencement ni fin puisque fondamentalement Vacuité (xu), il est dissolution de l’espace-temps. Le yinshen ne peut être qualifié ni de yuanshen [Esprit originel] puisqu’il parcoure un intervalle d’espace-temps, celui de la mort ; ni de zangshen [Esprit viscéral] puisque désincarné, il n’appartient plus aux Cinq Mouvements (wuzang). Le yinshen est un « entre deux », entre la vie qui n’est plus et l’intégration du yuanshen [Esprit originel] qui n’est pas réalisée.

Le yin du yinshen ne se réfère pas au yin-yang. Il fait référence au Fantômes (gui) cachés (yin) et refoulés dans les profondeurs (yin) du corps. Ils se réactivent au moment du trépas physique pour devenir la conscience apparente en mouvement du maintenant décédé. En effet, lors de la mort physique, les deux Esprits viscéraux (zangshen) terrestres, le yi [Intention, pensée] et le zhi [Volonté, réalisation] dépendants de l‘Essence (jing), meurent avec le Corps (xing). Corollairement, les trois Esprits viscéraux (zangshen) célestes, l’Esprit (shen), le hun [Âme céleste] et le po [Âme terrestre] se séparent du Corps (xing). Ils emportent avec eux les Fantômes (gui). Chacun des hun [Âme céleste] et des po [Âme terrestre] contient un yang qui autorise le mouvement et un yin qui alourdi suffisamment la conscience pour l’empêcher d’intégrer l’Esprit originel (yuanshen) : déposé dans le Foie, les hun [Âme céleste] sont yang de yin ; déposés dans le Poumon, les po [Âme terrestre] sont yin de yang. Si le yang des hun [Âme céleste] cherche à élever l’Esprit (shen) dans ce nouveau printemps, cette nouvelle naissance ; le yin des po [Âme terrestre] bloque cette élévation par son mouvement d’abaissement automnal. À sa manière, on n’imagine pas que le cycle des Cinq Mouvements (wuxing) continue sa course dans cet espace intermédiaire ; cette fois-ci, sans l’Essence (jing). Et pourtant… Si l’axe vertical Essence-Esprit (jingshen)/Eau-Feu (huoshui) est privé de son Essence (jing), il devient l’objet de la domination des Fantômes (gui) et équivalent au mouvement horizontal Bois-hun-Métal-po.

On croit que cette course est spécifique de l’intervalle de la mort. Non, évidemment : les intervalles ne se succèdent pas, ils se superposent. Tant qu’aucun travail n’a été fait pour éliminer les Fantômes (gui) au cours de la vie, le contenu d’un intervalle de la mort risque de rester fondamentalement analogue à celle-là. Je précise bien : risque, car les nuances sont indispensables dans ce genre de description. Ainsi, seule la forme apparente change : d’un côté, la vie, avec une activité mentale, cognitive et émotionnelle apparente et des Fantômes (gui) refoulés ; de l’autre, la mort, avec ceux-ci devenus apparents, conditionnant tout le vécu - quel mot déroutant - du trépassé.

Ce que le vivant ressent de ses Émotions-Sentiments (qingzhi) au cours de la vie, il l’éprouve directement par ses Fantômes (gui) au cours de la mort. J’en parlais lors d’un séminaire, justement : les Émotions-Sentiments (qingzhi) se ressentent, les Fantômes (gui) se voient. Ils se ressentent évidemment ; dans la vie, indirectement à travers les Émotions-Sentiments (qingzhi) ; dans la mort et dans l’œuvre au rouge, directement, visuellement, en face-à-face ; c’est ce que je voulais dire.

Alors, quid de « voir » directement les Fantômes (gui) au cours de la vie ? C’est là qu’intervient l’Alchimie interne (neidan).

Retournons à la période fœtale et la naissance

Il y a des fondamentaux incontournables dans la description des mécanismes alchimiques décrits par ces incommensurables observateurs que sont les taoïstes. Avant la naissance, lors de la grossesse, les deux yeux du fœtus se font face. Il s’agit de l’œil sensoriel - les deux yeux physiques -, le « premier œil » et de l’œil contenant toute l’histoire familiale et ancestrale de la lignée du fœtus, le « deuxième œil ». Le « premier œil » est celui de la Forme (xing) ; le « deuxième œil », du Destin (ming). Précision : l’œil du Destin (ming) n’est pas une métaphore, une image échafaudée pour donner forme à un concept. Il est véritable œil. Cette réalité nous introduit de facto dans ce qui va devenir l’organisation sensorielle, c’est à dire physique par l’Essence (jing) et mentale par l’Esprit (shen) de notre monde. À peine arrivés, nous y sommes déjà confrontés par un sens !

À la naissance, les deux yeux se séparent. La Forme (xing) va yang apparent, au Cœur ; le Destin (ming) se cache dans les profondeurs yin du Corps (xing), dans les Reins au Réchauffeur inférieur (xiajiao). Le « deuxième œil » entraîne avec lui les Fantômes (gui) qui seront enfouis et refoulés tout au long de la vie. Ce premier refoulement est la conséquence de la mise en mouvement du Souffle (qi). Et ce que le Souffle (qi) refoule, il le révèle : le déroulement de l’Alchimie interne (neidan) trouve là, son œuvre. Elle met en jeu les Trois Trésors (sanbao) : l’Esprit (shen) pour le Cœur, le Souffle (qi) pour le Poumon et l’Essence (jing) pour les Reins. Nous nous servons du Souffle (qi) afin d’agir sur le contenu de cet axe vertical constitué par le Feu-Cœur-Esprit (shen) et l’Eau-Reins-Essence (jing). Pour les détails, je demande aux lecteurs de se référer aux trois œuvres, noir, blanc et rouge décrits dans les opus précédents.

Chez le fœtus, il s’agit de voir. Il ne peut pas voir avec la lumière physique solaire ni avec la lumière métaphorique cognitive ; toutes deux acquises. Le fœtus voit donc avec une autre lumière, une lumière qui est le Ciel antérieur (xiantian) même, une lumière innée qui est le yuanshen [Esprit originel], le « troisième œil », la Vacuité (xu) : tous ces états sont équivalents. L’état fœtal est le seul intervalle où les trois yeux sont présents, ensemble, dans le même espace-temps clôt utérin. Vous n’imaginez pas à quel point nous sommes éclairés dans un utérus, s’en est même aveuglant ! À côté de cette lumière innée, le soleil fait pâle figure.

Nous schématisons cette luminosité de l’intervalle fœtal par un triangle. Son angle supérieur, le sommet, est constitué par le « troisième œil ». Ses deux angles inférieurs, aux bases, sont composés du « premier œil » à gauche et du « deuxième œil » à droite. Gauche et droite sont une convention. Cette triangulation nous accompagne quel que soit l’intervalle dans lequel nous cheminons : la vie et le rêve de la Voie de l’Homme (rendao) ; le yinshen de la mort ; la Voie du Retour (guilu) de l’Alchimie interne (neidan). Chaque étendue est caractérisée par la prédominance variable d’un angle par rapport aux autres.

À l’état fœtal, les trois yeux sont consciemment visibles. À la naissance, l’angle du sommet et celui de la base droite sont refoulés. Dans la Voie de l’Homme (rendao), l’angle gauche de la base est prédominant. Dans le yinshen, l’angle droit de la base et prédominant. En Alchimie interne (neidan), nous connectons l’angle du sommet avec les deux angles de la base afin de réaliser la Voie du Retour (guilu). Pendant le rêve, l’angle du sommet est visible mais sa réalité n’est pas du tout réalisée consciemment. L’angle droit de la base est manifesté d’une manière indirecte par le contenu fantasmatique du rêve. L’angle gauche de la base reste sous la domination de ce contenu fantasmatique.

L’œuvre transformatrice

Nous voilà donc engagés dans un travail alchimique interne (neidan) pour pourvoir à la Voie de retour (guilu) ; celle où l’on restaure le Souffle (qi) avec l’Essence (jing), renforce l’Esprit (shen) avec le Souffle (qi) et intègre la Vacuité (xu) avec l’Esprit (shen). Rappelons que la « voie de l’aller » est dite de l’Homme (rendao) ; celle de la vie profane où les excès de toutes sortes épuisent le Souffle (qi), consomment l’Essence (jing) et affaiblissent l’Esprit (shen).

Au plan le plus profond, le plus caché, le plus inaccessible, les Fantômes (gui) nous condamnent à cette vie humaine fondamentalement ignorante. L’inversion de ce mouvement passe par obligatoirement par leur vision-mort réalisé lors de l’œuvre au rouge, la dernière étape de l’Alchimie interne (neidan). Quand un Fantôme (gui) meure, une Essence (jing) se transforme en Souffle (qi) qui se transforme en Esprit (shen) qui se transforme en Vacuité (xu).

Voir les Fantômes (gui) ! En dernier ressort, il s’agit de regarder le contenu du yin, du yinshen dans l’intervalle de la vie. Il s’agit donc de retourner dans le seul endroit où les trois yeux sont présents ensembles : l’état fœtal, là où la lumière innée du « troisième œil » permet de percevoir le Destin (ming), c'est-à-dire les Fantômes (gui). Nous ajoutons, là où l’unique lumière innée permet de les voir, quel que soit l’intervalle où nous nous trouvons. De surcroît, pour le seul qui nous est accessible par un travail approprié, celui de l’intervalle de la vie post-fœtale. L’élimination des Fantômes (gui) est immédiate car ils sont reconnus comme autres, puisqu’observés à distance. Ce n’est pas tant, eux-mêmes qui s’incrustent. Ce que nous imaginons d’eux comme faisant partie de nous, les ancre. Ce que nous imaginons d’eux : l’influence des hun [Âme céleste] est manifeste.

Rappelons encore que, visualisant le contenu du yin, seule la lumière innée du « troisième œil », le yuanshen [Esprit originel] même, permet de percevoir l’intérieur de son propre corps. Les deux autres lumières, naturelle du soleil et métaphorique du mental pensant, ne distinguent que l’extérieur.

La vision lumineuse innée

Elle nous montre que tous les intervalles de conscience sont analogiques, verticaux, superposés les uns sur les autres. Les intervalles post-mortems et pré-conceptionnels sont donc constitués du même yinshen. Ils se poursuivent à l’état fœtal avec ce même contenu visualisé maintenant dans le « deuxième œil » celui du Destin (ming). À la naissance, il sera refoulé par le Souffle (qi) du Ciel postérieur (houtian) et caché dans le Réchauffeur inférieur (xiajiao). Il faudra une pratique régulière et soutenue d’Alchimie interne (neidan) pour manifester ce refoulé dans la Voie du Retour (guilu). Autant dire que le premier état duel extrait de la lumière innée et non-duelle du yuanshen [Esprit originel], le Vide (xu), est les Fantômes (gui). Leur dissolution est la dernière étape avant la transformation de l’Esprit (shen) en Vacuité (xu). Trois pas en avant, deux pas en arrière : cette dernière période se poursuit des décennies voire des siècles.

Qu’est-ce à exprimer de cette verticalité ? Dans l’horizontalité, la succession, le temps est celui de la Voie de l’Homme (rendao) ; celle du Ciel postérieur (houtian) rythmée par la dualité du va-et-vient du Souffle (qi). Lumière métaphorique cognitive et lumière solaire acquises sont les maîtres ou plutôt les esclaves du temps : c’est la même chose à l’instar du yin et du yang qui se complètent. Dans la verticalité du Ciel antérieur (xiantian), le temps est dissout. Tous les espaces se superposent et se vivent comme des existants ensemble dans le même présent. Ne cherchez pas d’explication intellectuelle. Elle vous ramènerait vers la dimension horizontale du temps. Expérimentez cette verticalité directement, en face-à-face, au-delà de toute activité cognitive, sensorielle et émotionnelle. Il ne s’agit pas de dire « j’ai compris », mais de dire « j’ai vécu ». « J’ai compris » est de l’ordre de l’Esprit (shen) découplé du Corps (xing). « J’ai vécu » est de l’ordre de la Volonté (zhi), de l’Essence (jing) donc ; elle implique totalement son Corps (xing).

Ainsi, dire du Ciel antérieur (xiantian) qu’il existe uniquement dans le présent ou qu’il corresponde à la période fœtale est pareil. Ce que nous reproduisons dans le présent est l’effet d’une lumière qui éclaire l’utérus et son contenu. Nous ne retournons pas à l’état fœtal évidemment, il est irrémédiablement passé. Nous pouvons cependant faire surgir à la conscience actuelle tout son contenu ou du moins, celui qui intéresse présentement notre Transformation (hua) dans le travail intérieur. La Voie du Retour (guilu) trouve là, sa justification.

Imaginons la puissance transformatrice d’une lumière innée qui « fabrique » un jingshen [Essence-Esprit] en 9 mois… neuf (nouveau)-moi ! Nous ne lui demandons pas d’en faire autant actuellement. Notre chute cosmique, notre infraction aux lois naturelles est bien trop importante pour qu’une durée de vie humaine suffise. Cependant, la Voie du Retour (guilu) permet bien des réparations et des restaurations qui améliorent la condition de notre Voie de l’Homme (rendao). Ce n’est déjà pas si mal.

Bien que les affirmations suivantes aient été lues, je n’ai pas sous la main leur référence exacte. À leur manière directe, les taoïstes attestent que les guérisons médicales surviennent après une longue pratique d’Alchimie interne (neidan). Corollairement, affirment-ils, soigner quelqu’un est une hérésie. Dans une civilisation comme la nôtre basée sur le soin médical, c'est-à-dire sur l’intervention d’un tiers qui conserve la dualité, une telle déclaration paraît invraisemblable. Mais une Voie du Retour (guilu) ne peut pas se réaliser sans une pensée à contrecourant ! À vrai dire, je considère plutôt que l’intelligence taoïste est dans le courant, tandis que le contrecourant est la cogitation, pardon, la co-agitation du monde. En l’état de chute cosmique dans lequel nous nous trouvons et à l’instar de la relation entre les l’Essences (jing) acquises et innées, la sagesse est de s’en remettre à l’interdépendance des Médecines externes (waiyi), occidentales et chinoises, et l’Alchimie interne (neidan). D’un côté, nous sommes dans une relation externe qui nous maintient dans la dualité ; de l’autre, nous créons une relation interne qui nous élève vers l’unité.

La compréhension globale du corps taoïste

Offrant une vision verticale, superposée, la lumière innée du yuanshen [Esprit originel] ouvre donc sur un champ de compréhension total. Il englobe simultanément tous les intervalles de conscience dans lesquels nous nous mouvons. La « sortie » de la lumière innée sous la forme des Fantômes (gui), la conception, la grossesse, la naissance, la vie, le rêve, la mort ; toutes ces étendues sont éclairées de l’intérieur par une seule lumière et tous leurs contenus fondamentaux sont les mêmes.

On comprend cette phrase bouddhiste que « tout est illusion ». La vie et la mort n’ont aucune réalité intrinsèque. Elles sont les constructions mentales yi [Intention, pensée] du shen [Esprit] issues de l’imaginaire des hun [Âme céleste] qui prend forme par le corps énergétique des po [Âme terrestre] « emboité » dans l’Essence (jing). Nous avons créé ce que nous sommes ; vivant, rêvant et mourant ce que nous avons nous-mêmes créés.

La physiologie globale du corps taoïste n’ouvre pas seulement à la compréhension de l’univers par les trois paradigmes de base que sont l’Énergie (qi), le yin-yang et les Cinq Mouvements (wuzang). Ils englobent tous les intervalles qu’une conscience peut vivre, même celle qui subsiste après sa propre mort physique. Elle est théorisée, modélisée par les trois Esprits viscéraux (shenzang) célestes qui contiennent les Fantômes (gui) et qui constitueront le yinshen après la disparition de l’Essence (jing).

Attention cependant, toutes ces considérations sont verbalisées dans l’intervalle de la vie ; le seul intervalle où la conscience pleinement consciente de son retournement intérieur peut se manifester dans le présent. Si elles sont vraies, quelle puissance ! Si elles sont fausses, quelle poésie ! Dans les deux cas, quel génie !

L’ensemble des manifestations corporelles comme une douleur, un vertige, un prurit, une soif excessive, une diarrhée, une palpitation, une toux, une nausée, un Sentiment (qing) excessif, etc… sont compris comme des symptômes dans le cadre du temps linéaire de la Médecine chinoise (zhongyi). Or, dans le cadre de la Voie du Retour (guilu) du temps vertical de l’Alchimie interne (neidan), les symptômes sont vécus comme une manifestation de Fantômes (gui). Ils nous ramènent sur le yinshen, c'est-à-dire l’intervalle de la mort qui se manifeste au cours même de la vie. Après suppression de toute activité mentale cognitive, dans l’unique présent, l’attention sur les manifestations corporelles est donc une porte ouverte sur ce qui fait sens commun entre la totalité des intervalles de conscience. Et ce qui intéresse le microcosme corporel fait de même avec le macrocosme universel. C’est dire que chaque symptôme nous enseigne sur le fonctionnement Pervers (xie) ou Correct (zheng) de l’univers, sur notre représentation de celui-ci évidemment qui dépend entièrement de nos hun [Âme céleste] et se manifeste par l’intermédiaire des po [Âme terrestre].

Si l’étude du corps taoïste est géniale, le taoïsme est la connaissance de son propre corps. Ce corps dont on ne sait rien qu’à travers des considérations intellectuelles théoriques est couvert par des concepts globaux. Ils nous confinent en périphérie, même à l’intérieur de notre enveloppe charnelle. Pour chasser nos Fantômes (gui), les concepts issus du mental pensant ne peuvent pas délivrer une connaissance intérieure, singulière. Ils sont éclairés par la lumière acquise du soleil qui nous déporte constamment dans l’apparence du yang : du yang de yin du Bois vers le yang de yang du Feu. Pour rentrer à l’intérieur de soi, il faut s’adresser au Souffle (qi) apparenté au Métal. Il force le yang à rentrer dans le yin, première étape avant d’investir le yin de yin de l’Eau pour extraire les Fantômes (gui) dans l’œuvre au noir, puis, les visualiser et les éliminer dans l’œuvre au rouge.

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