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Philippe Sionneau

Troubles psychologiques et émotionnels

Contrôler les émotions par les émotions selon la médecine chinoise

12 min de lecture

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Par Philippe Sionneau

Contrôler les émotions par les émotions selon la médecine chinoise

Il s’agit d’une méthode thérapeutique qui utilise la règle de contrôle des cinq mouvements. Elle se nomme : « Utiliser les émotions pour dominer les émotions » (yǐ qíng shèng qíng 以情胜情). C’est le chapitre 5 du Sù Wèn qui posa les principes de cette méthode. On peut dire que c’est la seule trace d’une réelle psychothérapie dans le corpus de la médecine chinoise classique, utilisant les émotions pour soigner les émotions et non pas l’acupuncture ou la phytothérapie. Cette stratégie thérapeutique est relativement peu décrite dans les textes classiques. On trouve cependant une description claire de cette méthode dans le Rú Mén Shì Qīn (1) 儒门事亲 (Soins des confucianistes à leurs parents) de Zhāng Cóng Zhèng (2) 张从正 (1156-1228) et dans le Jǐng Yuè Quán Shū (3) 景岳全书 (Œuvre complète de Jing Yue) de Zhāng Jiè Bīn (4) 张介宾 (1563-1640) avec des cas cliniques précis.

Wú Kūn (5) 吴昆 (1551-1620) dans le Yī Fāng Kǎo (6) 医方考 (Interrogation sur la médecine) est également explicite : « [Quand] les émotions sont extrêmes, on peut guérir sans substance médicinale, on doit employer [la méthode] de la domination émotionnelle. La colère lèse le foie, la tristesse domine la colère. La joie lèse le cœur, la peur domine la joie. Les soucis lèsent la rate, la colère domine les soucis. La mélancolie lèse le poumon, la joie domine la mélancolie. La peur lèse les reins, la pensée domine la peur », (Yī Fāng Kǎo - Interrogation sur la médecine). Il est à noter que l’expression « domination émotionnelle » vient de « qíng shèng 情胜 ». Shèng 胜 signifie vaincre, dominer, remporter une victoire, triompher… C’est le même terme que l’on utilise parfois dans les textes anciens pour parler du contrôle d’un mouvement sur un autre dans le cadre des théories des cinq mouvements. Ainsi, il faut entendre qu’une émotion peut dominer, c’est-à-dire contrôler, triompher une autre émotion.

Cependant, cette méthode reste très marginale dans la tradition médicale chinoise. C’est probablement parce que sa portée est limitée. En outre, elle ne doit pas être toujours suivie à la lettre de façon stricte et rigide. Il s’agit d’une technique symbolique qui doit nous inspirer et non pas nous emprisonner dans notre pratique clinique.

« La colère domine les soucis »

Selon la théorie des cinq mouvements, le foie/bois contrôle la rate/terre, ainsi la colère/bois contrôle les soucis/terre. Les soucis font stagner le qì de la rate alors que la colère (modérée) fait circuler le qì. Le foie favorise la circulation fluide du qì grâce à sa fonction de libre circulation/dégagement (shū xiè 疏泄). Il lutte contre la stagnation de qì provoquée par les soucis. C’est grâce à un mouvement de montée/diffusion (shēng fā 升发) qu’il régularise le qì. Or, la colère va dans le sens de la montée/diffusion. Ainsi le mouvement de la colère s’oppose à celui des soucis. « [En cas de] colère alors on ne pense plus », (Lèi Jīng 类经 – Classiques des classifications). (7)

« La joie domine la mélancolie »

Selon la théorie des cinq mouvements, le cœur/feu contrôle le poumon/métal, ainsi la joie/feu contrôle la mélancolie/métal. La mélancolie fait stagner le qì du poumon alors que la joie (naturelle) harmonise les émotions et favorise la libre circulation du qì et du sang. « La joie est l’émotion du cœur, le feu peut dominer le métal, c’est pourquoi la joie peut dominer la mélancolie », (Huáng Dì Nèi Jīng Sù Wèn Wú Zhù 黄帝内经素问吴注 – Commentaires de Wu [Kun] sur les simples questions du classique interne de l’Empereur Jaune) (8). La mélancolie est un mouvement d’énergie qui stagne alors que la joie est un mouvement d’énergie qui diffuse. La joie libère de la mélancolie.

« La pensée domine la peur »

Selon la théorie des cinq mouvements, la rate/terre contrôle les reins/eau, ainsi la pensée/terre contrôle la peur/eau. La réflexion permet d’analyser les causes de nos peurs et de les atténuer. D’une certaine manière la force de notre mental peut contrôler certaines phobies. « La pensée est l’émotion de la rate/terre, c’est pourquoi elle peut dominer la peur des reins/eau. Par une pensée profonde (ou méditation), on peut voir le principe sous-jacent du monde (lǐ 理) et la peur recule », (Lèi Jīng – Classiques des classifications). La pensée rationnelle peut aider à lutter contre nos peurs irrationnelles.

« La tristesse domine la colère »

Selon la théorie des cinq mouvements, le poumon/métal contrôle le foie/bois, ainsi la tristesse/métal contrôle la colère/bois. La colère fait monter le qì, alors que la tristesse provoque une dissipation du qì. Le qì du foie tend à monter alors que le qì du poumon tend à descendre. Le mouvement de qì du poumon équilibre le foie comme l’émotion du poumon équilibre l’émotion du foie. Il est intéressant d’observer que certaines personnes souffrant de surpression du foie (gān yù 肝郁) ont tendance alternativement soit à se mettre en colère (montée du qì), soit à pleurer. Pleurer dans ces circonstances peut être considéré comme un moyen de disperser la surpression du foie (relâcher la tension interne par les larmes - dispersion du qì). « La tristesse peut traiter la colère », (Rú Mén Shì Qīn – Soins des confucianistes à leurs parents). La tristesse permet ainsi de contrôler les montées de colère.

« La peur domine la joie »

Selon la théorie des cinq mouvements, les reins/eau contrôlent le cœur/feu, ainsi la peur/eau contrôle la joie/feu. Ici, la joie signifie une excitation ponctuée de rires disproportionnés et incontrôlés. Dans ce cas elle est souvent une manifestation d’une montée du feu du cœur qui n’a rien à voir avec la joie naturelle qui est bénéfique à la santé. La peur (modérée) par nature fait descendre le qì/feu du cœur et atténue l’excitation joyeuse. Mon interprétation de ce mécanisme est le suivant. Les personnes souffrant de rires et de joie incohérentes sont des individus dont l’esprit est perturbé. Ce sont souvent des psychotiques ou des individus à cheval entre la névrose et la psychose qui souffrent de ce que nous appelons couramment des troubles de la personnalité « borderline ». Or, en cas de danger (signalé par la peur), par instinct de conservation ces personnes retrouvent une conscience plus claire et sont ramenées à la raison pour survivre (ou pour s’adapter). « La joie est l’émotion du cœur, la peur est l’émotion des reins, l’eau peut contrôler le feu », (Wú Yī Huì Jiǎng 吴医汇讲 – Compilation et explication de la médecine par [Monsieur] Wu) (9).

NOTES

(1) Rú Mén Shì Qīn 儒门事亲 (Soins des confucianistes à leurs parents) : Ouvrage publié sous la dynastie Jin (du Nord) en 1228 et écrit par Zhāng Cóng Zhèng 张从正 (1156-1228) alias Zhāng Zǐ Hé 张子和. C’est le livre clé de cet auteur où il expose la théorie des six portes et ses trois méthodes. Le Rú Mén Shì Qīn est parfois nommé le Gōng Xié Lùn攻邪论 : « le traité de l’attaque des pervers ».

(2) Zhāng Cóng Zhèng 张从正 (1156-1228) alias Zhāng Zǐ Hé 张子和 ou encore Zhāng Dài Rén 张戴人 est le deuxième des quatre maîtres de la médecine « Jin Yuan ». Il fut le principal continuateur de la pensée de Liú Wán Sù 刘完素 (1120-1200) et prolongea la notion des six portes (liù mén 六门), c’est-à-dire les six pervers climatologiques inducteurs de maladies : le vent, le froid, la canicule, le feu, l’humidité et la sécheresse. Comme Liú Wán Sù, il se concentra davantage sur l’effet néfaste de la chaleur qu’il pensait être la cause la plus importante des maladies. Ceci déboucha sur l’utilisation de trois méthodes (sān fǎ 三法) déjà utilisées préalablement dans le Shāng Hán Lùn (Traité des lésions du froid) mais dont il développa les applications. Ces trois méthodes sont la sudorification, la purgation et la vomification qui visaient à expulser ces six pervers climatiques envahissant le corps, étiologie principale des maladies selon lui. En attaquant ces six pervers, la santé devait se rétablir automatiquement. Pour cette raison cette école est nommée gōng xià pài (攻下派) que nous pourrions traduire par « école de l’attaque et de la purgation ». Même si la méthode de prédilection de Zhāng Cóng Zhèng est la dispersion, il n’exclut pas l’idée de tonification en cas de faiblesse du patient.

(3) Jǐng Yuè Quán Shū 景岳全书 (Œuvre complète de Jing Yue) : Ouvrage publié sous la dynastie Ming en 1624 et écrit par Zhāng Jiè Bīn 张介宾 (1563-1640) alias Zhāng Jǐng Yuè 张景岳. Le titre porte le surnom de maître Zhāng : « Jǐng Yuè ». Le Jǐng Yuè Quán Shū est l’autre grande œuvre de cet auteur avec le Lèi Jīng (Classique des classifications). Il y présente clairement son appartenance à l’école de la « tonification tiède » (wēn bǔ pài 温补派) dont il est le principal instigateur. Ce texte parle des théories de la médecine chinoise, du diagnostic, de la matière médicale, des formules de pharmacologie et de différentes maladies et spécialités médicales.

(4) Zhāng Jiè Bīn 张介宾 (1563-1640) alias Zhāng Jǐng Yuè 张景岳 ou bien encore Zhāng Huì Qīng 张会卿 est l’une des grandes figures de la médecine chinoise. C’est l’un des plus célèbres commentateurs du Nèi Jīng (Classique interne) et on lui doit de nombreux éclaircissements sur des sujets difficiles. Son œuvre centrale est le Lèi Jīng 类经 (Classique des classifications – sous-entendu classification des différents thèmes du Nèi Jīng avec explications) complété par le Lèi Jīng Fù Yì 类经附翼 (Complément annexé du classique des classifications) et le Lèi Jīng Tú Yì 类经图翼 (Complément illustré du classique des classifications) publiés également en 1624. L’autre œuvre fondamentale de Zhāng Jiè Bīn s’intitule : Jǐng Yuè Quán Shū 景岳全书 (Œuvre complète de Jing Yue) publié aussi en 1624. Sa théorie personnelle la plus célèbre est de dire que le yáng n’est jamais en excès. Au contraire, étant à la base de la vie, il est plutôt en vide, d’où la nécessité de le renforcer. C’est pour cela qu’on fait de lui l’un des principaux représentants de « l’école de la tonification tiède » (wēn bǔ pài 温补派). Il est à noter qu’il est aussi un expert de la facette plus « ésotérique » de la médecine chinoise et qu’il pensait que la médecine et le Yì Jīng (Classique des changements) avait la même origine (医易同源)…

(5) Wú Kūn 吴昆 (1551-1620) alias Wú Shān Fǔ 吴山甫 ou encore Wú Hè Gāo 吴鹤皋, commença à étudier la médecine dans sa famille auprès des grands classiques. Ensuite, il suivit de nombreux médecins des actuelles provinces du Jiang Xi, Zhe Jian et An Hui. Il devint un praticien célèbre dans sa région, en utilisant autant les plantes que l’acupuncture. Si ce maître écrivit plusieurs ouvrages sur l’acupuncture, la médecine, les pouls, c’est surtout pour ses commentaires sur le Huáng Dì Nèi Jīng Sù Wèn (Simples questions du classique interne de l’Empereur Jaune) qu’il est surtout connu. Son œuvre clé est le Huáng Dì Nèi Jīng Sù Wèn Wú Zhù (Commentaires de Wu [Kun] sur les simples questions du classique interne de l’Empereur Jaune) paru en 1594. Wú Kūn est l’un des plus grands commentateurs du Nèi Jīng (Classique interne).

(6) Yī Fāng Kǎo 医方考 (Interrogation sur la médecine) : Ouvrage publié sous la dynastie Ming en 1584 et écrit par Wú Kūn 吴昆 (1551-1620). Ce livre de pharmacologie en 6 parties présente 780 formules classées en 72 catégories (en rapport avec des maladies). Pour chaque maladie Wú Kūn donne les différents traitements en fonction du diagnostic différentiel. Il précise les symptômes, la physiopathologie, l’action des substances médicinales, etc. C’est un véritable concentré de pratique clinique. Beaucoup de prescriptions proviennent du Shāng Hán Lùn (Traité des lésions du froid) et des quatre grands maîtres de la période Jin/Yuan, mais aussi de la propre expérience de l’auteur.

(7) Lèi Jīng 类经 (Classiques des classifications) : On peut dire que Zhāng Jiè Bīn 张介宾 (1563-1640) durant la dynastie Ming a légué quatre remarquables ouvrages à la communauté de la médecine chinoise. Le Lèi Jīng est probablement le plus remarquable d’entre eux. Publié en 1624, c’est une réorganisation et une explication de Nèi Jīng (Classique interne). C’est une référence incontournable pour comprendre le plus grand classique de la tradition médicale chinoise. On lui doit de nombreux éclaircissements.

(8) Huáng Dì Nèi Jīng Sù Wèn Wú Zhù 黄帝内经素问吴注 (Commentaires de Wu [Kun] sur les simples questions du classique interne de l’Empereur Jaune) : Ouvrage publié sous la dynastie Ming en 1594 et écrit par Wú Kūn 吴昆 (1551-1620) alias Wú Shān Fǔ 吴山甫 ou encore Wú Hè Gāo 吴鹤皋. C’est l’un des commentaires les plus fameux du Sù Wèn. C’est une référence dans ce domaine.

(9) Wú Yī Huì Jiǎng 吴医汇讲 (Compilation et explication de la médecine par [Monsieur] Wu) : Ouvrage publié entre 1792 et 1801 sous la dynastie Qing et écrit par Táng Dà Liè 唐大烈alias Táng Lì Sān 唐立三 ou Táng Lì Shān 唐笠山.

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