Pharmacopée
23 min de lecture
N
Par Nicolas Berger
le 01/05/2022
Hualien, Taiwan.
Note à l’intention des lecteurs néophytes : l’article suivant est destiné à un public ayant déjà acquis les rudiments du diagnostic selon la méthode des Jīng Fāng 经方de la lignée des docteurs Hú Xī Shù 胡希恕 et Féng Shì Lún 冯世纶. Nous vous conseillons de revenir à la lecture de cet article après avoir consulté les textes qui vous permettront d’apprécier les spécificités de ce système.
Voici un nouvel article qui, je l’espère, vous plaira.
J’avais terminé le précédent papier « Explication de l’utilisation de Shēng Shí Gāo 生石膏 (gypsum fibrosum) » sur la conclusion suivante: « S’il nous est impossible d’espérer atteindre le niveau de formation, ou encore de pratique, de ces cliniciens, ayons la modestie de nous en inspirer, et nous, sinologues, d’en fournir l’accès. Il est de notre responsabilité, étudiants, praticiens et chercheurs de choisir nos modèles. »
Je vous propose ainsi, dans un format innovant, de découvrir des présentations de cas cliniques conduits par des cliniciens d’expérience. Vous avancerez étape par étape dans le déroulement des consultations et découvrirez au fur et à mesure, à l’aide d’un système de questions/réponses, les réflexions des thérapeutes.
Ces présentations de consultations bien réelles sont, également, accompagnées de commentaires qui sont autant d’occasions de vous rappeler des points théoriques qui guideront vos réflexions cliniques.
Comme vous le découvrirez, les traitements s’étalent sur plusieurs consultations. Nous verrons comment les thérapeutes émettent leurs diagnostics, analyserons leurs doutes, leurs choix thérapeutiques, ainsi que les résultats de leurs traitements. Nous verrons, enfin, comment ils ajustent leurs pratiques pour parvenir à soulager leurs patients.
Nous sommes convaincus que l’analyse guidée de ces truchements de la pensée clinique représente un des aspects les plus fondamentaux de la formation clinique. Nous croyons que c’est au cœur de cette réflexion active que se forme l’esprit des vrais thérapeutes. Une méthode d’apprentissage qui, par ailleurs, représente une part considérable de la Formation Supérieure en Pharmacopée Chinoise dont nous nous sommes inspirés pour rédiger cet article.
Nous vous présenterons, également, certaines théories du diagnostic, issues de ce même cours pour vous permettre d’appréhender les spécificités du système des Jīng fāng 经方 selon la lignée du docteur Hú Xī Shù 胡希恕.
L’idée est simple, nous voulons vous offrir l’occasion « d’enfiler » la blouse de cliniciens d’expérience et de comprendre, étape par étape, les rouages de leurs réflexions.
Pour ce faire, nous avons besoin que vous vous offriez le temps et l’énergie d’une lecture active. Munissez-vous d’un papier et d’un stylo et laissez-vous guider…
Je me fonde sur un article en chinois du Dr Wáng Hǎi Lóng 王海龙 qui travaille à l’hôpital Yì xiàn zhōngyī yīyuàn 易县中医医院. Il fut présenté dans un groupe de discussion privé sur les Jīng Fāng 经方de la lignée des docteurs Hú Xī Shù 胡希恕 et Féng Shì Lún 冯世纶. Les passages traduits provenant de l’article du thérapeute apparaissent avec la mention « commentaires du thérapeute » ; les miens par « commentaires personnels ».
Mr. Lǐ XX, homme, 65 ans, première consultation le 03/03/2022
Historique :
Motif de consultation : Toux récurrente qui dure depuis plus de 3 mois.
Liste des symptômes : une toux principalement sèche avec occasionnellement des expectorations. Le patient a été traité avec des injections de médicaments de médecine occidentale et des plantes chinoises. Aucune anormalité des poumons détectée durant le scanner. Au moment de la consultation, les symptômes sont les suivants :
Toux parfois aggravée par le vent froid, démangeaisons de la gorge, sensation de corps étranger dans la gorge accompagnée parfois de mucosités blanches. Pas de congestion nasale et de nez qui coule, pas de transpiration, bouche légèrement sèche sans goût amer. Le patient aime boire chaud, à de l’appétit, va à la selle une fois par jour, urines nombreuses, nycturie (3 à 4 fois/nuit). Mains chaudes, pieds froids. La langue est sombre présente un enduit mince et des traces de dents profondes. Les veines sublinguales sont tortueuses. Le pouls est profond (chén 沉), fin (xì 细) et faible (ruò 弱)

Aime boire chaud : vide/froid ; Nycturie : vide/froid ; Pieds froids : froid ; Trace de dents : vide ; pouls profond (vide/froid/interne) ; fin (vide qì ou sang) ; faible (vide) ; mains chaudes = chaleur ; bouche sèche = chaleur ou déficience de liquides ; mucosités blanches = froid (eau/humidité) ; sensation de corps étranger dans la gorge (mucosités-tán 痰)

« Le patient est un homme âgé, dont le motif de consultation est une toux récurrente depuis plus de 3 mois. Les traitements qu’il a reçus en médecine chinoise et occidentale étaient inefficaces. Lors de la première consultation, bien que le patient n'ait pas de congestion nasale et de nez qui coule, pas d'aversion évidente pour le froid, ni de céphalées ou de douleurs du corps, etc., il présentait tout de même les symptômes d’une toux aggravée par le vent froid, sans transpiration, ce qui faisait penser à une attaque de la surface, certes légère, mais tout de même bien présente. Les démangeaisons de la gorge avec une sensation de corps étranger, la présence occasionnelle en petite quantité de mucosités blanches, les mictions fréquentes, ainsi que les nycturies (3 à 4 fois par nuit) et la présence de marques de dents sur la langue, signent la présence d’« eau » dans l’interne. Cette eau entrave/obstrue les mécanismes du qì dans la gorge et induit la démangeaison et la sensation de corps étranger. L’eau s’accumule vers le bas et induit les troubles des urines (mictions fréquentes, nycturies)
La bouche est légèrement sèche sans goût amer, mais le patient aime les boissons chaudes, les mictions sont fréquentes la nuit, les pieds froids et le pouls est profond (chén 沉), fin (xì 细) et faible (ruò 弱), ce qui signe que la maladie appartient au yīn 阴. Par conséquent, le diagnostic par les six systèmes est un shǎo yīn 少阴 / tài yīn 太阴 combiné avec la maladie de l’eau. »
L’absence de goût amer qui est un des signes essentiels des maladies du shǎo yáng 少阳, permet d’écarter la possibilité de ce système qui se traduit par une chaleur prépondérante en haut et un froid en bas.
Ces règles sont vues dans le cadre de la Formation Supérieure en Pharmacopée Chinoise . Selon le Shāng Hán Lùn (Traité des lésions du froid) :
Si le Tài yīn 太阴 est prédominant et que les symptômes internes sont graves, il faut ?
Avant tout, secourir l’interne ! Ce qui signifie traiter le tài yīn 太阴 sans s’occuper de la surface sous peine de voir la situation s’aggraver.
Quelle famille de prescriptions pouvons-nous choisir dans ces cas-là ?
Dans le cas où l’énergie vitale n’est pas en danger, on doit alors traiter simultanément le tài yīn 太阴 et la surface.
Quelles sont les prescriptions phares d’un syndrome tài yīn 太阴/shǎo yīn 少阴 (shāng hán ou zhòng fēng) ?
L’absence (shāng hán = Má Huáng) ou la présence (zhòng fēng = Guì Zhī) de transpiration.
Dans le cas de notre patient, il serait possible d’imaginer une combinaison de formules alliant : Má Huáng Xì Xīn Fù Zǐ Tāng 麻黄细心附子汤 + Zhēn Wǔ Tāng真武汤 afin de nous adresser à la surface en même temps qu’à l’interne.
(Indice : le thérapeute n’a pas choisi de traiter la surface)
Choix du thérapeute :
« Bàn xià hòu pò tāng半夏厚朴汤 + Dāng guī sháo yào sàn当归芍药散 dans le but de transformer l’eau, nourrir le sang et faire s’écouler l’humidité. »
Composition :
Jiāng bàn xià姜半夏 15g, Hòu pò 厚朴10g, Sū yè 苏叶10g, Shēng jiāng 生姜10g, Chǎo bái zhú 炒白术15g, Fú líng 茯苓15g, Zé xiè 泽泻12g, Dāng guī 当归10g, Kǔ xìng rén 苦杏仁10g, Chān xiōng 川芎10g, Bái sháo 白芍15g, Jié gěng 桔梗10g
1 dose par jour en décoction, pendant une semaine.
Commentaires personnels :
Malgré les règles que nous venons d’énoncer, le thérapeute a choisi de se focaliser uniquement sur le traitement du tài yīn 太阴, nous verrons plus après les conséquences de choix.

Bàn xià半夏15, Hòu pò厚朴10g, Sū yè 苏叶10g, Shēng jiāng 生姜10g, Fú líng 茯苓 15g
L’approche des Jīng Fāng 經方, selon l’école que nous étudions, classe cette prescription dans les remèdes qui traitent une maladie combinée du tài yáng 太阳 (oui vous lisez bien) et du tài yīn 太阴. Comment comprendre alors que le thérapeute décide d’utiliser une telle formule ?
Il existe une fameuse citation du Jīn Guì Yào Luè (Précis du coffre d’or) « [Si] une femme [ressent] comme un morceau de viande grillée dans la gorge, Bàn Xià Hòu Pò Tāng 半夏厚朴汤 est essentielle »[1]. Celle-ci a donné sa renommée à Bàn Xià Hòu Pò Tāng 半夏厚朴汤 qui est aujourd’hui une formule connue essentiellement pour son action dans le cas d’un syndrome du « noyau de prune » bien plutôt que pour son action sur la surface. Il faut donc retenir que cette formule peut être utilisée pour traiter cette sensation de corps étranger dans la gorge, engendrée par une accumulation de mucosité avec ou sans atteinte du tài yáng.
Dāng guī 当归, Chān xiōng 川芎, Bái sháo 白芍Fú líng 茯苓, Zé xiè 12g
Nous sommes en droit de penser que le thérapeute a choisi d’ajouter cette prescription à la précédente, car elle appartient au tài yīn 太阴. Elle est indiquée pour traiter un froid interne avec de l’humidité combinée à un vide ou stase de sang.
Les deux produits ci-dessus sont souvent associés à Bàn Xià Hòu Pò Tāng 半夏厚朴汤 lorsque le symptôme d’obstruction de la gorge est accompagné de toux.
Commentaires du thérapeute :
Deuxième consultation : 10/03/2022
Après une semaine de traitement : Les démangeaisons de la gorge et la sensation de corps étranger sont plus légères, mais les symptômes de la toux persistent sans aucune amélioration avec parfois le vent-froid qui aggrave la situation. La toux est encore plus évidente la nuit, et la bouche est légèrement sèche sans goût amer. Le patient va à la selle une fois par jour, selles molles, miction nocturne 3 à 4 fois. Paume des mains chaudes, pieds froids, le petit abdomen (xiǎo fù 小腹) est froid. La langue est sombre, avec un enduit humide. Elle présente des traces de dents profondes. Les veines sublinguales sont tortueuses. Le pouls est profond (chén 沉) et faible (ruò 弱).
tài yīn 太阴 + tán yǐn 痰饮 + stase de sang se transformant en chaleur
Commentaires du thérapeute :
Bien que les démangeaisons de la gorge et la sensation de corps étranger aient été soulagées par la première prescription, les symptômes de la toux ne se sont pas améliorés de manière significative, ce qui indique que le premier diagnostic et la première prescription ne sont donc pas appropriés à la situation du patient.
Le thérapeute décide ainsi de reprendre son anamnèse et les quatre temps de l’examen.
La présence de tán yǐn 痰饮 chez le patient est évidente. Cependant, l’aggravation de la toux par le vent-froid, le fait que celle-ci est plus évidente la nuit, avec des selles molles (une fois par jour), des mictions fréquentes la nuit, les pieds froids, la zone du petit abdomen (xiǎo fù 小腹) froide, les marques de dents, l'enduit humide de la langue ainsi que le pouls profond (chén 沉), fin (xì 细) et faible (ruò 弱) sont de la déficience et du froid.
La langue sombre, avec des veines sublinguales tortueuses, ainsi que le pouls fin et faible signe un vide de sang combiné à une stase de sang.
La bouche légèrement sèche, et les mains chaudes sont ici le signe d’un vide de sang et de la chaleur.
Le nouveau diagnostic par les six systèmes indique donc une maladie de tài yīn 太阴 avec des mucosités (tán yǐn 痰饮), ainsi qu’un vide de sang avec stase de sang se transformant en chaleur.
« La bouche légèrement sèche, et les mains chaudes sont ici le signe d’un vide sang et de la chaleur » (issue de l’explication ci-dessus)
Cette chaleur « en haut », la bouche, et les symptômes de froid « en bas » peuvent également être compris comme les symptômes pouvant permettre de diagnostiquer, en plus, une maladie du jué yīn 厥阴. Nous expliquerons les raisons plus en détail plus après dans le texte.
Bàn Xià Hòu Pò Tāng 半夏厚朴汤 + Wēn Jīng Tāng 温经汤 : pour nourrir le sang, éliminer la stase sanguine et clarifier la chaleur :
Jiāng bàn xià 姜半夏 15g, Hòu pò 厚朴10g, Sū yè 苏叶10g, Shēng jiāng 生姜10g, Chǎo bái zhú 炒白术15g, Fú líng 茯苓15g, Wú zhū yú 吴茱萸12g, Chén pí 陈皮15g, Guì zhī 桂枝10g, Dǎng shēn 党参10g, Mǔ dān pí 牡丹皮10g, Dāng guī 当归10g, Chuān xiōng 川芎10g, Bái sháo 白芍15g, Zhì gān cǎo 炙甘草10g, Mài dōng 麦冬15g, Shēng jiāng 生姜10g
7 doses, en décoction, 1 dose par jour.
Wú zhū yú 吴茱萸12g, Guì zhī 桂枝10g, (Rén shēn 人参) Dǎng shēn 党参10g, Mǔ dān pí 牡丹皮10g, Chuān xiōng 川芎10g, Bái sháo 白芍, Mài dōng 麦冬15g, Shēng jiāng 生姜10g, Zhì gān cǎo 炙甘草10, E jiāo 阿胶 6g
C’est une prescription qui appartient au jué yīn 厥阴
Wēn Jīng Tāng 温经汤 est indiquée par le docteur Féng Shì Lún 冯世纶 comme une formule pouvant être utilisée lorsque le patient présente une « déficience de sang avec un froid interne accompagné d'une chaleur stagnante ». La chaleur et sa tendance naturelle de monter, correspondent parfaitement au tableau pathologique du jué yīn 厥阴 qui se traduit par un froid prédominant « en bas » avec des signes moins marqués de chaleur « en haut ».
Pourquoi le praticien diagnostique-t-il seulement une atteinte du tài yīn 太阴 ?
C’est, je le confesse un élément déroutant de la pratique clinique. La réalité de nos patients est complexe et les choix thérapeutiques sont soumis à la subjectivité de chaque médecin.
D’après moi, le praticien s’est focalisé sur une analyse pure des mécanismes de la pathologie, considérant que les phénomènes de chaleur sont le résultat d’une stagnation se transformant en chaleur et qu’en s’adressant à la stagnation et au tài yīn 太阴 il parviendrait aux résultats cliniques escomptés. Gardons en mémoire que le signe le plus évident de chaleur, celle des mains, n’est par convention pas située « en haut » et que le seul symptôme qui nous permet de prétendre avoir à faire à un jué yīn 厥阴est « une légère sécheresse de la bouche », qui en définitive n’est pas un symptôme exclusivement lié à la présence de chaleur. Gardons en mémoire que le jué yīn厥阴 est un des systèmes le plus difficiles à discriminer et son diagnostic s’effectue le plus souvent par l’exclusion des autres systèmes. Ici les éléments du tài yīn 太阴 permettent d’expliquer la quasi-totalité du tableau clinique. Nous verrons un peu plus loin que la description de l’utilisation de la formule Wēn Jīng Tāng 温经汤 dans les classiques et le commentaire qu’en fait le Dr Hú xī shù胡希恕sont éclairants.
Chén pí 陈皮 : pour mobiliser fortement le qì et assécher l’humidité
E jiāo 阿胶 a été soustrait à la formule. Bien qu’il soit une des plantes majeures dans le Shāng Hán Lùn pour traiter les désordres du sang (vide de sang/stases de sang), le thérapeute a préféré l’ôter de la prescription en raison de sa nature visqueuse de peur qu’il ne surcharge les capacités de transformation du foyer central et favorise la production de mucosités-eau.
Commentaires du thérapeute :
Troisième consultation:17/03/2022
Après une semaine de plus de traitement, la toux et les expectorations sont complètement guéries, et les démangeaisons de la gorge et la sensation de corps étranger ont disparu. La bouche est « neutre » (i.e. sans sensations anormales), les selles sont normales, la fréquence des mictions est diminuée et les mictions nocturnes ont réduit de moitié (1 à 2 fois par nuit). Aucun problème de sommeil ou d’ordre digestifs. Les pieds sont encore froids, mais le froid dans la zone du petit abdomen (xiǎo fù 小腹) a diminué. La langue à un enduit humide avec des traces de dents profondes. Le pouls est profond (chén 沉) et faible (ruò 弱).
Commentaires du thérapeute :
Parce que la toux et les mucosités ont été résolues, le prescripteur décide de donner seulement la formule Wēn Jīng Tāng 温经汤 pour traiter les symptômes résiduels.
Wú zhū yú 吴茱萸 12g, E jiāo 阿胶 6g, Guì zhī 桂枝 10g, Dǎng shēn 党参 10g, Mǔ dān pí 牡丹皮 10g, Dāng guī 当归 10g, Chuān xiōng 川芎 10g, Bái sháo 白芍 15g, Zhì gān cǎo 炙甘草 10g, Mài dōng 麦冬 15g, Shēng jiāng 生姜 10g
1 dose par jour, en décoction, pendant une semaine
Commentaires personnels :
Notons que E jiāo est cette fois-ci présent. Ici c’est encore une fois la pratique clinique qui guide le thérapeute. Bien que les symptômes résiduels appartiennent au tài yīn 太阴 ce dernier décide de poursuivre avec le traitement qui a déjà démontré son efficacité.
Discussion sur Wēn Jīng Tāng 温经汤La formule Wēn Jīng Tāng 温经汤 apparaît dans Le Jīn Guì Yào Luè (Précis du coffre d’or) qui dit :
« Question : Une femme de 50 ans qui souffre de saignements incessants (utérin) depuis 10 jours, en fin de journée, il y a de la fièvre, une tension dans la région latérale du petit abdomen (shǎo fù 少腹), une plénitude de l’abdomen, une dysphorie chaleur dans la paume des mains, une sécheresse de la bouche et des lèvres, pourquoi ? Le maître dit : « Cette maladie appartient aux maladies sous la ceiture (i.e. gynécologiques). Pourquoi c’est cela ? [Il y a] une histoire de fausse couche, une stase de sang se trouve dans la région latérale du petit abdomen (shǎo fù 少腹) qui n'a pas été éliminée. Comment savez-vous cela ? Les symptômes [se manifestent] par des lèvres et une bouche sèches, c’est pourquoi je sais cela. À ce moment-là, Wēn Jīng Tāng 温经汤 (Décoction pour tiédir les menstruations) est essentielle (…) Elle est aussi essentielle pour le froid de la région latérale du petit abdomen (shǎo fù 少腹) chez la femme, l’infertilité qui dure depuis longtemps, de même que la métrorragie ou les menstruations trop abondantes ou qui sont retardées ».
问曰:妇人年五十,所病下利数十日不止,暮即发热,少腹里急,腹满,手掌烦热,唇口干燥,何也?师曰:此病属带下。何以故?曾经半产,瘀血在少腹不去,何以知之?其证唇口干燥,故知之。当以温经汤主之。(…) 亦主妇人少腹寒,久不受胎,兼取崩中去血,或月水来过多,及至期不来。[2]
Commentaire personnel :
Nous disposons, grâce au travail du Dr. Féng Shì Lún 冯世纶, des commentaires du Dr. Hú Xī Shù 胡希恕 sur le Shāng Hán Lùn et le Jīn Guì Yào Luè. Dans ceux portant sur l’explication de la symptomatique associée à l’utilisation de Wēn Jīng Tāng 温经汤, le Dr Hú dit : « la dysphorie chaleur dans la paume des mains, et la sécheresse de la bouche et des lèvres sont un vide de sang. Un vide de sang qui se transforme en chaleur interne […], si le sang est vide, les liquides le sont aussi, il y a donc une dysphorie chaleur aux cinq cœurs, une bouche et des lèvres sèches, qui sont des réactions symptomatologiques relatives à la stase de sang. »
C’est, en définitive, cette analyse qui nous autorise à avancer l’idée que le diagnostic de ce patient serait sans doute une maladie combinée tài yīn 太阴 + jué yīn 厥阴.
Conclusion du thérapeute :
« En raison de son nom Wēn Jīng 温经 , « réchauffer les canaux/menstruations »[3], et de son utilisation moderne, la prescription Wēn Jīng Tāng 温经汤 est à tort considérée comme une formule uniquement gynécologique. Cette erreur d’appréciation nous pénalise fortement dans nos pratiques limitant les effets thérapeutiques qu’elle permettrait d’obtenir ».
Il dit plus loin :
« Le professeur Féng Shì Lún 冯世纶résume les mécanismes pathologiques relevant de cette prescription ainsi : « déficience de sang avec un froid interne accompagné d'une chaleur stagnante ». Par conséquent, lorsque l’on retrouve chez un patient la symptomatologie d’une « déficience de sang avec froid interne accompagné de chaleur stagnante » on peut utiliser cette prescription indépendamment de l’âge ou du sexe, qui, vous le savez désormais, est loin d’être uniquement réservée aux femmes. »
Conclusion personnelle :
J’ai choisi de présenter cet article un peu déroutant pour plusieurs raisons, la plus fondamentale réside dans le fait qu’il nous permet de redéfinir les bases d’une juste pratique médicale et nous permet de comprendre comment des praticiens expérimentés abordent la complexité de la réalité clinique.
En tout premier lieu, le thérapeute malgré son diagnostic, ne s’est pas adressé à la surface, ce qui a conduit à une légère aggravation de certains symptômes du patient. La première leçon que nous devons tirer de cet exemple est qu’il nous faut traiter nos patients à partir des symptômes qu’ils présentent et non pas par rapport à « des a priori » sur leurs pathologies.
Il est impératif que nous tirions de nos diagnostics les stratégies thérapeutiques qui en découlent. Dans le cadre d’une maladie combinée du tài yīn 太阴 et du shǎo yīn 少阴 où la vitalité n’est pas trop fortement atteinte il nous faut impérativement (et non pas « possiblement ») traiter la surface. Cette règle ne doit ainsi pas être détournée en pensant que nous pourrions nous contenter de concentrer notre traitement sur le tài yīn 太阴 sous prétexte qu’il pourrait être « plus important » puisque traiter en priorité dans certains cas extrêmes. La justesse de nos diagnostics doit toujours diriger nos choix thérapeutiques.
La seconde raison est que j’ai été étonné par l’application atypique de Wēn Jīng Tāng 温经汤. Même si nous sommes en droit de débattre sur le diagnostic d’un tài yīn 太阴 ou d’un tài yīn 太阴 + jué yīn 厥阴, il reste que le thérapeute, grâce à sa compréhension des mécanismes pathologiques a su repérer le syndrome-prescription (fāng zhèng 方证) adapté à la situation clinique de son patient. Pour ma part, lorsque je me suis prêté à l’exercice, je n’ai pas été en mesure de discerner cette stase de sang. Nous avons, en effet, pour habitude de la diagnostiquer grâce à l’apparition de signes cliniques plus conventionnels comme : des douleurs pongitives, hémi latérales, aggravés la nuit… mais ici rien de tel. À cet égard, le chapitre du Jīn Guì Yào Luè est édifiant et nous permet de mieux apprécier la pathophysiologie du patient dont nous venons d’étudier le cas. Les mains chaudes, le symptôme le plus difficile à expliquer, sont clairement décrites dans le chapitre du Jīn Guì Yào Luè. Elles sont mises en lien direct avec cette fameuse sécheresse de la bouche également ressentie par notre patient. De plus, il a suffi au thérapeute de repérer la présence d’indices discrets tels que les veines tortueuses ou la langue sombre, pour diagnostiquer cette chaleur issue de la stase de sang. Combiné à cela, le « froid en bas », caractérisé par les mictions fréquentes et le froid dans la zone du bas-ventre, le thérapeute s’est immédiatement orienté vers la prescription Wēn Jīng Tāng 温经汤 qui s’est révélé être le remède permettant la guérison.
La pratique clinique est parfois un peu éloignée de la stricte théorie et l’expérience clinique de certains praticiens les pousse à avoir des réflexions plus pragmatiques. Ce qui m’a séduit ici, c’est essentiellement la logique du thérapeute de redéfinir le patient au vu des syndromes-prescriptions et de réussir à percevoir la présence de cette stase de sang engendrant la chaleur grâce à une solide connaissance des classiques. Il a ainsi pu faire le lien entre l’atteinte de son patient et la prescription Wēn Jīng Tāng 温经汤, démontrant la beauté et l’efficacité de la pharmacopée chinoise lorsqu’elle est fondée sur une méthodologie diagnostic structurée.
J’espère que cet article vous a plu et qu’il vous a été utile. N’hésitez pas à nous faire part de vos impressions afin que nous puissions apprécier la valeur que représente ce type de format.
[1] Traduction Philippe Sionneau : issue du support de cours : Formation Supérieure en Pharmacopée Chinoise
[2] Traduction Philippe Sionneau : issue du support de cours : Formation Supérieure en Pharmacopée Chinoise
[3] Le terme jīng 经 est le même caractère que celui de jīng luò 经络, des 14 méridiens (canaux). En chinois il est aussi employé pour décrire les menstruations.
***********************************
Se former en pharmacopée chinoise - la formation de référence : cliquez ici pour en savoir plus...
Se former en acupuncture - la formation qui change tout : cliquez ici pour en savoir plus...
Se former à la diététique chinoise - les vrais outils de la diétothérapie chinoise : cliquez ici pour en savoir plus...
Se former au Qi Gong de santé - indispensable aux praticiens de médecine chinoise : cliquez ici pour en savoir plus...
Se former au massage chinois TuiNa - formation ultra pratique : cliquez ici pour en savoir plus...
Apprendre des théories fondamentales de la médecine chinoise et de la pharmacopée en ligne : cliquez ici pour en savoir plus...
Des formations en ligne de grande qualité pédagogique en médecine chinoise : cliquez ici pour en savoir plus...
Des livres de référence pour l'étude et la pratique de l’acupuncture et la médecine chinoise : cliquez ici pour en savoir plus...
Consultation de médecine traditionnelle chinoise avec Philippe Sionneau : cliquez ici pour en savoir plus...
Partager cet article
Découvrez les formations certifiantes en Médecine Chinoise.
Pharmacopée
Une dépression du post-partum qui durait depuis 1 an totalement guérie en quelques semaines. Qui dit mieux ? Auteur : Florent Beal Introduction :…
7 min
Pharmacopée
Introduction Shēng Shí Gāo 生石膏 (Gypsum Fibrosum) est un des remèdes incontournables de la pharmacopée chinoise. Pourtant, l’utilisation de ce minéral…
10 min
Pharmacopée
Assez de théories ! Il est grand temps que la médecine chinoise avance de manière concrète et pragmatique, afin que nous devenions de meilleurs…
9 min
Votre référence en médecine chinoise. Formations d'excellence et ressources de qualité pour les praticiens.
© 2026 Philippe Sionneau. Tous droits réservés. · Accessibilité